ELIA RAVELOMANANTSOA : « Ce qui devait arriver est arrivé ! »

En cette célébration de la journée internationale de la femme, l’AMP s’est entretenu à bâtons rompus avec une grande figure féminine bien connue de la classe politique, mais aussi du milieu socioéconomique. Il s’agit de la présidente nationale du parti « Madagasikarantsika » et ancienne ministre, Elia Ravelomanantsoa. À l’instar de nombreux autres observateurs de la situation qui prévaut dans le pays depuis ces derniers mois, elle a ce même constat, comme quoi, ce qui devait arriver est arrivé.

Le parti Madagasikarantsika semble plutôt silencieux ces derniers temps : y a-t-il une raison particulière à cela ?

Vous savez face à des situations absurdes, on essaye de faire entendre raison en premier lieu. Mais quand on n’est pas entendu, mieux vaut se taire. Le parti Madagasikarantsika est dynamique plus que jamais. Seulement, depuis le choix de la population d’adouber la Constitution de la 4ème République en 2010, pour lesquels textes je vous le rappelle nous avions dit NON pour la simple raison que nous portons depuis les présidentielles de 2006 le principe de l’autonomie des régions, la décence en politique c’est de s’abstenir. Ne serait-ce qu’en signe de profonde désapprobation. Et ce fut notre posture ces 20 dernières années. Lors de certaines élections, c’étaient nos associations ou des personnalités de bonne foi que nous avons appuyé.

Comment voyez-vous la marche actuelle des affaires nationales ?

Ce qui devait arriver est arrivé. Une rupture face à une logique politique qui n’avait plus de sens, au regard de notre territoire, de notre peuple pluriculturel, de sa jeunesse et ce à quoi il aspire. « Le real politique » c’est être à leur écoute, même de ses soupirs, si résiliente soit-elle. Et la rapidité de ce basculement nous appelle à comprendre que Madagascar est à un tournant de son histoire. De sa civilisation aussi. Beaucoup des grands politiciens de ce pays auraient aimé vivre cet instant-ci de notre histoire politique. Mais nous avons un devoir déterminant. Celui d’en finir à jamais sur ce qui crée nos crises politiques devenues chroniques. Mais que l’urgence sociale ne doit pas nous faire perdre de vue l’essentiel. Trouver le modèle de gouvernance qui stabiliserait pour de bon notre nation et qui stimulera pleinement notre développement.

En la situation actuelle, que suggéreriez-vous comme priorité à entreprendre pour la relance socioéconomique du pays ?

La priorité pour le court terme serait d’augmenter le pouvoir d’achat des ménages et diminuer nos importations qui ne seraient pas vitales, en rapatriant nos avoirs extérieurs, ce qui pourrait diminuer notre gap dans notre balance commerciale par exemple. Notre ministère de l’économie semble s’y atteler et c’est tant mieux. Accélérer le redémarrage de l’appareil productif par l’amélioration des accès à l’énergie, aux crédits à taux bonifiés et à la facilitation de tout ce qui est procédures administratives pour la reprise de contrôle et plus d’investissements dans le secteur privé et l’entrepreneuriat aussi. L’Etat doit être facilitateur et non un facteur de blocage. Dénouer ou trancher tous les nœuds gordiens qui ont freiné les entreprises et les secteurs clés, tout en jetant les bases essentielles, et ce de manière tangible à très moyen terme, aux mécanismes d’amélioration, d’exploitation et de redistribution de nos ressources. Une personne a dit à bon escient « qu’il faut créer la richesse pour la repartager ». Et oui, nous ne pourrons pas toujours scander à demander nos droits, à appeler aux fonds internationaux, sans prendre d’abord conscience de nos devoirs. Et ici notre priorité c’est de produire. Et de tout organiser pour ce faire.

On parle actuellement de la refondation de la République : pensez-vous que cela va changer les choses dans la gestion et le fonctionnement des différentes institutions et structures étatiques du pays ?

C’est ce que nous appelons de tous nos vœux. Que notre pays et son peuple tout entier puissent prendre cette opportunité historique. Que nous ne répétions plus les erreurs du passé, en premier lieu celle de faire un rapt d’une phase de réforme en profondeur de l’Etat, par un jeu de passe- passe de thuriféraires.

En attendant ce qui va se décider dans le cadre de ce processus, que suggérez-vous de faire, sinon que peut-on espérer de la prochaine concertation nationale ? Et sommes-nous sur la bonne voie ?

Les membres et têtes pensantes de l’IFR
Les membres et têtes pensantes de l’IFR.

Pour Madagasikarantsika, nous avons opté pour le choix d’unir les forces en politique, pour plus d’inclusion d’une part, mais surtout qu’il est temps et qu’il est donné l’occasion aux partis politiques, de se rassembler autour d’idées forces, reflétée dans une constitution par exemple. C’est ce que nous faisons en rejoignant la plateforme IFR, « Ivon’ny Fanavaozana ny Repoblika », qui prône les mêmes valeurs et les mêmes objectifs. Nous participerons à tous les niveaux de cette concertation jusqu’aux Fokontany, car nous sommes persuadés qu’une gestion subsidiaire de la gouvernance aiderait mieux le citoyen à participer à son développement et à celui du pays, comme cela pourrait aussi mieux lui faire ressentir ce qui serait ses bénéfices.

On célèbre aussi la journée internationale de la femme. À Madagascar, les femmes sont encore peu présentes, notamment sur le plan  politique. Que pouvez-vous dire à cet effet ?

Vous savez ces dernières années, nous nous sommes beaucoup consacrés à fortifier et à développer la place essentielle de la vie politique au sein de la société malgache. Au même titre que doivent êtres fortes les places dévolues à la société civile ou au secteur privé. C’est une société que l’on ne peut ni occulter, ni balayer d’une pichenette, parce qu’elle est sclérosée. Avec des partis politiques historiques, par le SIAP, c’est ce que nous avons fait en mettant en place un espace de dialogue pour l’amélioration de la pratique politique. Ce dernier n’est pas une plateforme, mais donne beaucoup de champ aux femmes, comme aux hommes, pour s’exprimer en politique. Et j’entends par politique, la participation patriote à l’amélioration du bien commun. Du mieux vivre ensemble. Car c’est essentiel que « faire de la politique » dans notre pays soit perçu comme une chose noble. Qui propulse et développe, si elle est pratiquée avec éthique et dans une bonne conduite, au destin de l’ensemble du collectif, de la communauté. Et qui aide par conséquent au bien-être de la famille elle-même. Sinon les femmes fuiraient toujours cette activité essentielle à toute société bien portante. Ne voyant que les dangers, les emprisonnements injustifiés parce que l’on s’est exprimé de travers, ce qui fait prendre trop de risques à sa famille. Par ailleurs, les règles de participation des femmes, et des jeunes aussi, devraient être repensés. Ne serait-ce que pour les cautions financières qui ont atteint des chiffres tellement mirobolants, que cela ne fait que pousser soit à un terrain de corruption, soit à une capture de l’état par un parti dominant.

Et comment voyez-vous les pratiques politiques actuelles dans le pays ?

Que nous ferons tous mieux de faire ce que l’on dit. Et de s’abstenir de parler tout le temps de choses qui ne seront jamais faites. De se voir avec honnêteté que de détourner par un appel à la haine des autres, le regard qui doit s’attacher à nos turpitudes. Ou à nos compétences. La situation nous invoque à parler vrai. Même si ça peut faire mal. Dans le respect. Sans violence. Ce qui me rappelle les paroles de Churchill qui promettait à l’Angleterre des larmes et de la sueur face à la guerre. Retroussons nos manches, et faisons autre chose de notre énergie. De nos ressources.

Depuis ces dernières semaines, le monde est secoué par la crise qui se passe au Moyen-Orient. Comment voyez-vous les éventuelles répercussions de cette crise sur l’économie mondiale et particulièrement sur notre économie nationale auquel cas, que devrions-nous faire ?

Ce serait réellement déplacé de donner des leçons dans une telle situation. Nous avons un Premier Ministre qui a les manettes et qui, nous l’espérons, fera au mieux. Toutefois, ce qu’il se passe dans le monde doit nous interpeller. Sur notre capacité à subvenir aux besoins minimums de notre population et celui en premier de notre autonomie alimentaire. Notre île est loin des lignes de conflits. Mais si dépendante et tellement dans la précarité, qu’envisager les impacts ne serait-ce que de la fermeture du détroit d’Ormuz pour l’énergie dont nous avons cruellement besoin, est affolant. Préoccupant. Nous devons absolument être plus organisés. Plus prévoyants. Mais aussi, avec un petit recul, pour nous cela peut être une opportunité. Pourvu que nous n’engagions tout simplement pas notre pays dans des alliances dont nous n’aurons pas les moyens de suivre. Comme de jouer à un poker-menteur. Et que nous nous mettions à travailler. Durement s’il le faut.

Pour en revenir à votre carrière politique, que pouvez-vous dire : continuer ou en rester là ?

Pourquoi en rester là ? C’est peut-être pour les réaliser dans des temps comme ceux-ci que nous avions donné notre vision de notre Madagascar il y a maintenant près de 20 ans. Nous aurions été un peu en avance, et sommes peut-être un peu puristes dans notre approche en politique mais c’est notre pays. On ne lâchera pas.

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